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Lionel Chaine (DSI Bpifrance) : « Notre ambition est d'être une FinTech avec un réseau physique »

Lionel Chaine (DSI Bpifrance) : « Notre ambition est d'être une FinTech avec un réseau physique »
Ancien DSI de La Poste Services-Courrier-Colis, Lionel Chaine est devenu DSI de Bpifrance en juin 2020.
Retrouvez cet article dans le CIO FOCUS n°182 !
De la souplesse à l'agilité

De la souplesse à l'agilité

Servir au mieux les métiers et les clients de son entreprise suppose que la DSI soit capable de suivre le rythme nécessaire du business. Cela passe, pour la DSI, par une focalisation sur les éléments essentiels et différenciateurs. Il lui faut savoir s'appuyer sur des partenaires capables de...

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Provenant de la DSI Services-Courrier-Colis de La Poste, Lionel Chaine est devenu DSI de Bpifrance en juin 2020. Il a donc pris en charge la DSI de la banque publique d'investissement en pleine crise sanitaire du Covid-19 durant laquelle la résilience de Bpifrance a pu être démontrée. L'approche adoptée repose sur l'agilité intégrale : du PaaS multicloud réversible à la méthodologie SAFe.

PublicitéCIO : Vous venez de rejoindre Bpifrance en provenance de La Poste où vous avez eu une longue carrière. Pouvez-vous nous expliquer les raisons de ce choix ?

Lionel Chaine : J'oeuvrais au sein de La Poste depuis vingt-cinq ans quand l'opportunité de Bpifrance s'est ouverte à moi. Je cherchais trois choses. D'une part acquérir des compétences complémentaires dans mon parcours, en l'occurrence je ne connaissais pas le domaine de la banque. D'autre part, je voulais garder une raison d'être. Je suis ainsi passé de « relier les hommes » à « servir l'avenir ». Et puis, je voulais rencontrer une envie, une équipe, un ComEx. Clairement, j'ai trouvé l'écoute et le projet pour transformer aujourd'hui le SI de Bpifrance.
Enfin, après vingt-cinq ans, je pouvais aussi évoluer !

CIO : Vous arrivez dans une institution au coeur de la politique économique française, une institution avec une histoire, avec une fusion de nombreux établissements tels que Oseo et l'ANVAR. Pouvez-vous nous représenter Bpifrance ?

Lionel Chaine : Bpifrance est en effet, comme beaucoup d'entreprises, issue d'une histoire qui a permis de rapprocher de nombreuses compétences au fil de nombreuses fusions. Aujourd'hui, Bpifrance est un acteur majeur au service des entrepreneurs, avec une vision très large. C'est bien sûr un acteur majeur du crédit et de la garantie, récemment avec le PGE (Prêt Garanti d'État) pour aider les entreprises à faire face à la crise sanitaire du Covid-19.
Bpifrance accompagne les entreprises dans leurs projets d'innovation et à l'international. Nous assurons depuis 2017 leur activité à l'export à travers une large gamme de produits. .
Bpifrance est au service des entrepreneurs. Et, ce que j'ignorais avant de rejoindre Bpifrance, c'est que nous accompagnons également les entrepreneurs grâce à des programmes de la formation et d'accompagnement , grâce à un large réseau d'experts.

CIO : Le système d'information est lui aussi issu de cette histoire. Avez-vous achevé le rapprochement des différents systèmes qui pré-existaient ?

Lionel Chaine : Aujourd'hui, cette fusion/intégration a bien avancé mais est encore en cours. Cette convergence arrive aussi par le digital et les nouveaux services digitaux. Par exemple, l'un des derniers que l'on a mis en place est un agrégateur bancaire issu de la réglementation DSP2 pour que les entrepreneurs puissent consulter tous leurs comptes à un seul endroit. L'idée est d'enrichir la panoplie d'outils au service des entrepreneurs qui veulent une expérience d'usage unique, intégrée.
L'intégration est donc encore pleinement d'actualité. C'est vrai pour l'accès digital mais cela l'est aussi pour notre réseau physique. Bpifrance dispose en effet d'un réseau physique de chargés d'affaires en intimité avec les entrepreneurs, dans leur écosystème local. Nous avons plus de cinquante implantations locales. Les entrepreneurs sont très attachés à cette relation de proximité. Pour toucher les TPE, à cause de la loi du grand nombre, nous devons par contre miser sur le digital. Nous devons donc avoir un SI phygital, physique et digital.

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CIO : Quels sont les grands choix d'architecture de Bpifrance ?

Lionel Chaine : Nous sommes, comme beaucoup d'entreprises, dans une architecture de type hybride, avec un mix entre du on premise et du cloud. Notre stratégie repose sur le PaaS hybride et multicloud. Nous disposons ainsi de 21 fournisseurs de cloud, y compris des solutions en mode SaaS. Bien entendu, nous avons toujours notre Legacy que nous sommes en train de replateformer et de préparer à une migration dans le cloud.
Dans le même temps, nous construisons de nouveaux composants plus favorables à l'intégration de services. Quelque part, tant d'un point de vue business qu'IT, Bpifrance est une plate-forme à laquelle sont connectés quasiment tous les entrepreneurs de France. Nous intégrons aussi toutes les banques qui viennent chercher chez nous la garantie d'État. Bien entendu, nous intégrons aussi les FinTechs. Nous travaillons aussi avec les acteurs en région et notre propre réseau. Vous voyez que nous avons donc à intégrer un écosystème assez vaste qui a besoin d'un SI intégré et sécurisé tout en permettant d'évoluer rapidement.
Par exemple, ces derniers mois, nous avons dû mettre en place des outils alors que nous étions tous en télétravail. Cela montre que nous faisons preuve de beaucoup d'agilité.

CIO : Et côté applicatifs ?

Lionel Chaine : Nous avons 380 composants applicatifs dans notre paysage. Cela inclut notre ERP, Oracle, que nous sommes en train de migrer dans le cloud sur Oracle Cloud. Nous avons à cette fin un programme de migration. Notre core-banking est composé d'un certain nombre de progiciels au coeur de notre métier, comme du Sopra Banking Software par exemple. Il en de même pour les activités de marché. D'autres modules, par exemple la gestion du risque, est développée en interne. Dans tous ces développements et intégrations, nous évoluons vers une architecture à base de micro-services. Aujourd'hui, tout n'est pas encore achevé mais nous avons une démarche d'APIsation. Nous sommes évidemment une organisation data-centric et nous avons aussi beaucoup de développements autour d'une gestion qualitative de la donnée. Dans nos métiers, la qualité de la donnée est au coeur de notre efficience mais aussi de notre conformité réglementaire. Nous devons donc nous assurer de cette qualité de la donnée, de bout en bout.

CIO : Rentrons maintenant dans des projets plus précis. En particulier, Bpifrance a été amené à devoir gérer en urgence le Prêt Garanti d'État (PGE). Comment cela a-t-il été possible compte tenu des contraintes, notamment réglementaires ?

Lionel Chaine : Oui, en effet, tout a dû être mis en place rapidement, au service de l'État et des banques. Cela a été rendu possible par notre organisation et notre agilité. Nos équipes sont aujourd'hui largement habituées au développement agile. Les technologies actuelles nous ont permis de développer rapidement les frontaux nécessaires mais en s'appuyant évidemment sur notre core-banking. Nous avons pleinement utilisé nos API. De la même façon, nous avions commencé notre révolution data-centric.
Si nous avons pu réagir rapidement, c'est donc avant tout parce que nous étions préparés. Nous étions prêts techniquement mais nos équipes aussi étaient prêtes, habituées à travailler en petites équipes agiles. Nous avions aussi les moyens de travailler de manière sécurisée à distance en télétravail, ce qui nous a permis d'accélérer durant la période de confinement. Les équipes n'ont probablement jamais autant produit, grâce à notre culture d'entreprise basée sur le service et l'engagement.
Durant cette période, j'étais en phase de transition et j'ai pu suivre l'engagement des équipes. Pourquoi les gens sont chez Bpifrance ? C'est bien parce qu'il y a cette envie d'être au service des entrepreneurs. Et c'est fondamental car vous avez beau avoir les moyens, la technologie, l'organisation, il faut avoir les hommes. Et la réussite de Bpifrance dans cette période est avant tout une réussite humaine.



CIO : Bpifrance a été critiqué pour avoir hébergé l'applicatif du Prêt Garanti d'État sur AWS. Vous avez dit, ci-avant, que Bpifrance disposait de 21 fournisseurs de cloud. Y-a-t-il des Français ?

Lionel Chaine : La majorité est composée de fournisseurs français ! Par exemple, il y a OVH (dont nous sommes actionnaires), Orange, etc. Nous avons à peu près tous les grands fournisseurs de cloud du marché : AWS, Microsoft Azure... mais pas Google Cloud Platform. Nous utilisons un SaaS bureautique bien connu. Et AWS n'est donc qu'un parmi les 21 fournisseurs de cloud que nous utilisons.

CIO : Qu'est-ce qui va faire, par conséquent, que vous allez choisir sur un projet OVH, AWS ou un autre ?

Lionel Chaine : C'est avant tout le choix des équipes selon un certain nombre de critères, notamment contractuels, financiers et opérationnels. Tout va dépendre de ce que nous voulons faire et de la montée en charge qui est prévue.
Notre logique est de recourir à un PaaS multicloud, dont une version on premise. Et nous avons une stratégie de parfaite réversibilité. Nous veillons à pouvoir passer d'un fournisseur à un autre, même si ce n'est pas totalement sans couture. Nos développeurs travaillent sous cette contrainte. Et il faut être clair : tous les fournisseurs de cloud ne sont pas tous au même niveau. Nous testons, nous regardons et nous évoluons en fonction du marché.

CIO : Si, sur du IaaS, changer d'opérateur est simple, n'est-ce pas justement une difficulté quand on choisit du PaaS ?

Lionel Chaine : Si vous choisissez des standards tels que Kubernetes, vous pouvez les instancier sur de multiples plates-formes sans difficulté. Nous utilisons actuellement OpenShift qui est une distribution Kubernetes qui offre un certain nombre de services et facilite la migration. Cela dit, il est vrai que, aujourd'hui, la maturité du cloud n'est pas encore suffisante pour que l'interopérabilité soit pleine et entière. Certains opérateurs cherchent d'ailleurs sans doute à cultiver des différences pour gêner cette interopérabilité.
Nous voyons bien sûr d'un très bon oeil des initiatives telle que Gaia-X. De telles initiatives visent à ajouter les couches technologiques pour nous rendre encore plus indépendants des opérateurs techniques.
A l'inverse, déplacer des éléments hébergés sur un IaaS est finalement plus lourd que de simplement déplacer des containers. Mais les clauses contractuelles et financières ne sont pas encore parfaites et nous restons donc prudents. Vous avez vu que nous testons à peu près tous les opérateurs de cloud. Nous apprenons à bien les connaître en attendant peut-être un jour où nous aurons à massifier nos achats auprès de quelques uns. Le marché pourrait aussi se consolider.



CIO : Vous avez parlé de la digitalisation mais est-ce que celle-ci se limite à l'interface utilisateur, aux applicatifs frontaux ?

Lionel Chaine : Non, pour permettre ce PaaS multicloud, pour gérer la complexité, il faut du digital. Cette complexité nécessite d'assembler, dans une vision orientée business, des composants qui étaient très silotés. On a vraiment besoin de dessiloter notre SI et cela passe par une logique de micro-services qui permet d'intégrer, dans des expériences et des parcours omicanaux, des outils d'origines très diverses.
On a des services pour former les entrepreneurs, pour consolider les services bancaires, les produits financiers... La DSI a 26 métiers à intégrer pour que chaque entrepreneur ait le sentiment d'avoir un seul acteur à son service. Cela nécessite de pousser toujours plus loin notre logique de micro-services.
Notre ambition est d'être une FinTech avec un réseau physique. L'enjeu, c'est d'associer le meilleur du digital et le meilleur du physique. C'est même là l'ambition qui m'a fait rejoindre Bpifrance.
Dans la plupart des cas, quand un grand groupe rachète une start-up et l'intègre, il tue la start-up, ce qui la rendait start-up. Je pense que c'est lié au modèle organisationnel des start-ups et à celui des grands groupes. Quand une start-up associe trois équipes agiles, elle fait de l'agile à l'échelle naturellement. Nous, notre enjeu, c'est d'être une FinTech, d'utiliser ces mêmes modèles d'agilité à l'échelle mais avec cinquante équipes ou plus. Mais, à la base, il s'agit bien d'adopter les modes de fonctionnement des start-ups, des FinTechs. Cela implique une bascule dans les pratiques et c'est la raison pour laquelle nous sommes dans une vaste transformation portée par l'agilité à l'échelle. Chaque équipe doit donc pouvoir fonctionner comme une FinTech mais nous avons beaucoup d'équipes à synchroniser entre elles. Nous utilisons pour cela des méthodes éprouvées par les géants du web, les GAFAs. Nous avons d'ores et déjà lancé plusieurs trains SAFe. Le sujet est à la fois technologique (cloud, micro-services, etc.) et méthodologique. Notre modèle-cible repose sur l'agilité à l'échelle.

CIO : Au-delà de cette digitalisation, avez-vous d'autres défis ?

Lionel Chaine : Bien sûr, à commencer par notre propre transformation. Nous étions une DSI habituée à acheter et agréger. Or, dans « FinTech », il y a « Tech ». L'un des enjeux est donc d'être beaucoup plus « tech », ce qui implique des changements fondamentaux dans les recrutements que nous opérons. C'est bien au-delà du « make or buy », il y a une véritable dimension d'intégration technologique.
Nous devons attirer dans nos équipes des profils qui n'étaient pas dans le monde bancaire traditionnel. Etre une FinTech, ce n'est pas seulement être dans le monde bancaire mais disposer aussi de toutes les compétences technologiques dont nous avons aujourd'hui besoin. Je pense à tout ce qui relève de l'IA, de la data, du DevSecOps (choix systématique pour tous nos développements), de l'automatisation, du pilotage, du test... Il s'agit de maîtriser des chaînes globales avec des pratiques très avancées relevant du développement continu, du Security by Design. Il ne s'agit donc pas d'avoir une « sécurité de contrôle » mais bien de disposer dans chaque équipe autonome d'un responsable sécurité. Cela passe aussi par des données maîtrisées de bout en bout, avec des dictionnaires de données de référence bien partagés. Enfin, il faut aussi garantir l'interopérabilité, au-delà des frontaux comme cela a été imposé par la directive DSP2. Sur la partie back-office, il y a beaucoup à faire. Il faut arriver à l'interopérabilité by design.

CIO : Vous venez d'arriver et vous avez donc une feuille de route. Vous avez décrit les grands choix stratégiques, les directions générales. Plus concrètement, quels sont vos prochains projets, le coeur actuel de vos actions ?

Lionel Chaine : Nous avons beaucoup de nouveaux projets ! Il y a des projets au sens de nouveaux produits, Bpifrance ayant la chance de développer des nouvelles offres pour répondre aux nouveaux besoins des entrepreneurs dans cette période de crise. Et, dans le même temps, nous devons mener notre propre transformation. Ce sont les deux aspects de notre transformation globale.
Mais les 26 métiers de Bpifrance ont tous des projets importants et je ne me vois pas citer tel plutôt que tel autre. La DSI de Bpifrance a 26 clients et nos équipes sont désormais jugées sur le NPS [Net Promoter Score, score net de recommandation, NDLR] par nos clients, internes comme entrepreneurs. Nous avons des enjeux d'intégration et de qualité tout en assurant ce même niveau de qualité sur le Legacy comme sur les nouveautés, ce niveau de qualité exigé par nos clients.

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