Emmanuel Thommerel (LACROIX Electronics) : « L'usine 4.0 dialogue avec son écosystème, des fournisseurs aux clients. »


De l’industrie aux services, les leviers de la transformation digitale
Transformation digitale ou transformation numérique ? La question ne porte pas sur le vocabulaire mais sur le périmètre de la transformation. Nous vous proposons dans ce CIO.focus d'en avoir la démonstration au travers de témoignages de DSI d'entreprises aussi bien industrielles que de services....
DécouvrirEmmanuel Thommerel est Vice-Président IT de LACROIX Electronics, une société de l'équipementier LACROIX Group. En 2019, à travers son projet Symbiose, l'entreprise s'est lancée dans la construction d'une nouvelle usine, avec la volonté d'en faire une vitrine de l'industrie 4.0 dans le secteur électronique. La création de cette usine du futur présente de nombreux défis en termes de systèmes d'information. Pour CIO, le DSI revient sur ce programme, les enjeux déjà rencontrés et ceux à venir.
PublicitéCIO : Pour commencer, pouvez-vous nous présenter LACROIX Electronics ?
Emmanuel Thommerel : nous sommes une société de LACROIX Group, un équipementier technologique qui a pour ambition de mettre son excellence technique et industrielle au service d'un monde connecté et responsable. Le groupe comporte trois branches d'activités : LACROIX City, LACROIX Environment et LACROIX Electronics. Il emploie environ 4000 collaborateurs et a réalisé un chiffre d'affaires de 490 millions d'euros en 2019.
Au sein du groupe, LACROIX Electronics représente 328 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2019 (ventes intra-groupe incluses) et 3200 collaborateurs. Dans ses quatre usines actuelles, implantées en France, en Allemagne, en Pologne et en Tunisie, l'entreprise conçoit et produit des systèmes embarqués et des objets connectés industriels pour le compte de plusieurs filières industrielles.
CIO : Fin 2019, votre PDG Vincent Bedouin a confirmé le lancement officiel du projet Symbiose. Alors que la construction de la nouvelle usine va bientôt démarrer, sur le site de Beaupréau, dans le Maine et Loire, vous venez d'obtenir le soutien de Bpifrance, à travers son fonds SPI. Quelles sont les spécificités de ce projet, dans lequel LACROIX Group et Bpifrance investissent conjointement 25 millions d'euros ?
Emmanuel Thommerel : le projet Symbiose se distingue sur trois aspects. D'une part, c'est la première fois que l'on construit une usine du futur en partant de zéro dans notre secteur, et c'est aussi la première usine d'électronique construite en France depuis au moins 30 ans. Il s'agit également d'un projet d'écoconstruction, avec un bâtiment à haute performance énergétique (HPE). Celui-ci va remplacer le bâtiment actuel, basé à Montrevault, qui date de 1903. Enfin, c'est un projet centré sur l'humain, destiné à maintenir l'emploi et attirer de nouveaux talents. La nouvelle usine est conçue pour le bien-être des collaborateurs. Son implantation a été choisie en fonction des lieux de résidence des salariés, pour ne laisser personne derrière.
CIO : En tant que Vice-Président chargé de l'IT, comment travaillez-vous avec les autres acteurs pour mettre en place cette usine 4.0 et quel est votre rôle dans ce projet ?
Emmanuel Thommerel : aux côtés de notre directeur général Stéphane Klajzyngier, nous sommes sept vice-présidents, avec chacun la responsabilité d'un domaine fonctionnel (achats, RH, opérations et qualité, développement commercial, contrôle financier, gestion de programme et IT). Nous avons tous un droit d'ingérence sur les autres domaines, c'est une source de challenge et d'émulation.
LACROIX Electronics a réalisé une vidéo qui présente la vision du projet Symbiose. Celle-ci sert me sert de feuille de route, ainsi qu'à toute l'équipe projet. En termes de systèmes d'information, l'usine 4.0 est une usine connectée, qui dialogue avec son écosystème, et celui-ci va des clients aux fournisseurs. Faire circuler l'information fait gagner du temps à tous les acteurs.
PublicitéTout commence avec les machines d'assemblage et d'inspection des composants : celles-ci dialoguent avec des applications, qui elles-mêmes interagissent avec les opérateurs de production. Notre objectif est de pouvoir partager ces données avec les clients et les fournisseurs, à leur demande et de façon automatisée, sans intervention humaine.
Avant de rejoindre LACROIX Group en 2018, j'ai travaillé dans le secteur de la distribution, où l'on peut voir les stocks disponibles à tout moment, prédire avec précision la date de livraison... Dans le monde industriel, ce niveau de service n'existait pas, car les technologies en place n'étaient pas conçues pour. Mon rôle consiste à faire passer un système industriel fonctionnant principalement en mode batch à un système d'information en temps réel, ouvert à nos partenaires, clients et fournisseurs.
CIO : Par où avez-vous commencé pour bâtir ce nouveau système d'information ?
Emmanuel Thommerel : deux grands outils forment le coeur de notre système d'information : un système ERP SAP, installé en 2007, ainsi qu'un MES (Manufacturing Execution System) pour piloter les flux de production de l'usine. Ce dernier est un outil du marché, dont nous avons racheté le code. Il nous permet de répondre aux obligations de traçabilité inhérentes à certaines des filières pour lesquelles nous travaillons. A côté de ces deux systèmes critiques, nous avons plusieurs petites applications développées en interne.
Avant Symbiose, ces systèmes ne communiquaient pas avec l'extérieur. L'un des premiers chantiers que j'ai menés a consisté à rendre ce système d'information plus ouvert, plus communicant et en même temps plus sécurisé. Nous avons changé notre façon de concevoir l'IT, pour adopter une approche de service. Celle-ci s'est traduit par la mise en oeuvre d'une architecture orientée services, basée sur un bus, qui permet de collecter, transformer et exposer des informations de façon sécurisée. Ce bus est en place depuis 2019, après environ un an de travail. Désormais, les messages importants transitent par celui-ci. Il a modifié la manière de communiquer de nos systèmes, en nous donnant la capacité d'obtenir l'information dans l'heure, voire dans la minute.
Une fois ces fondations en place, nous nous sommes attaqués à un autre grand projet, la mise en oeuvre d'un suivi en temps réel de la production, ou Real Time Monitoring (RTM). Il s'agit de mettre à la disposition des collaborateurs dans les usines les indicateurs de production en temps réel. Pour fournir les indicateurs, nous allons directement chercher les données produites par les machines. Notre parc est très hétérogène. Certaines machines, comme celles qui posent les composants, mettent à disposition des milliers d'informations à la seconde, tandis que d'autres sont non-communicantes, comme les fours qui servent à souder les composants. Nous avons dû installer des capteurs sur ces derniers. Nous utilisons également plusieurs marques différentes au sein d'une même ligne de production. Il y a autant de façons d'aller chercher l'information que de fournisseurs : en l'absence de normes pour les données opérationnelles de l'industrie, la collecte reste un enfer. Certains stockent les données dans un SGBDR classique, d'autres utilisent des formats propriétaires, et il faut faire appel à des experts pour y accéder. C'est un vrai frein à l'industrie 4.0, à tel point que nous avons désormais intégré des critères de communication dans notre politique d'achat d'équipements.
Afin d'éviter les craintes liées à un effet « Big Brother », nous avons mené le projet RTM avec les opérateurs, en leur demandant quelles informations les intéresseraient et ce qu'ils souhaitaient en faire. En procédant ainsi, l'outil a été rapidement adopté partout où il a été déployé. L'objectif des projets 4.0 est vraiment de réduire les points de friction pour les collaborateurs. Ceux-ci disposent de grands écrans, sur lesquels ils voient en temps réel les ordres de fabrication, le taux de qualité et les typologies d'erreurs. De cette façon, si une buse se met par exemple à fonctionner de façon anormale, ils peuvent le détecter immédiatement, interrompre la production et faire intervenir un technicien pour réparer la machine en cause. Avant, il pouvait se passer plus d'une heure avant de détecter un dysfonctionnement, avec un millier de cartes défectueuses à la fin, contre quelques-unes seulement aujourd'hui.
CIO : Sur quels sujets travaillez-vous actuellement ?
Emmanuel Thommerel : l'un de nos enjeux actuels concerne la collecte et l'exposition de données à nos partenaires. En mars, nous allons lancer notre portail WebEDI. Beaucoup de petits fournisseurs n'ont pas les moyens de mettre en place un système EDI. Grâce au portail, nous pouvons indiquer nos besoins d'approvisionnement en matières premières et composants, nos fournisseurs peuvent se positionner dessus, répondre par oui ou non à nos demandes et indiquer les dates de livraison. Nos besoins sont stockés dans SAP. Ils sont extraits et transmis au portail, puis les réponses des fournisseurs sont ensuite réinjectées dans notre système ERP. Nous avons digitalisé le processus d'approvisionnement. Avant, celui-ci reposait sur des échanges de fichier Excel de plusieurs centaines de milliers de lignes : le travail de saisie et de re-saisie de ces informations n'avait guère d'intérêt et était source d'erreurs. Le projet facilite le travail de nos assistants des ventes tout comme celui de nos fournisseurs, très demandeurs.
De la même façon, nous avons entrepris d'automatiser des flux de données avec nos clients. Par exemple, certaines cartes que nous fabriquons doivent avoir une adresse MAC. Celle-ci est chiffrée et nécessite un mot de passe. Quand les cartes arrivent, nous interrogeons en temps réel le système du client pour récupérer les adresses et mots de passe et les mettre en oeuvre en temps réel, alors qu'auparavant cela nécessitait plusieurs aller-retours. L'automatisation des échanges est un service complémentaire que nous proposons aux clients, elle permet de réduire les délais de production et de gagner du temps.
Enfin, nous avons également un outil de CRM sous Microsoft Dynamics, que nous projetons d'exposer à nos clients. Ceux-ci pourront ainsi accéder à leurs données, comme leur historique de commandes ou leur chiffre d'affaires avec LACROIX Electronics.
CIO : Au niveau IT, comment êtes-vous organisés en interne pour répondre à ces nombreux enjeux ?
Emmanuel Thommerel : nous sommes une petite DSI, avec une vingtaine de collaborateurs en interne. Une direction des opérations s'occupe des réseaux, des postes de travail, de la sauvegarde et du stockage. Une autre cellule, récemment créée, s'occupe de l'architecture et de l'intégration. Nous avons recruté un architecte IT qui travaille sur le décloisonnement et l'ouverture du système d'information, à travers la mise en place de flux d'information en temps réel. La direction de l'intégration supervise nos forces de développement, tant en interne qu'en externe. Nous disposons aussi d'une cellule Business Consulting, chargée d'évaluer et de prioriser les besoins des métiers par rapport à la feuille de route établie par la direction. Ces consultants internes sont en majorité des experts métier, avec une forte appétence pour l'IT. Certains profils ont été recrutés en interne et nous les avons fait monter en compétences, d'autres ont fait l'objet d'un recrutement externe. Grâce à cette cellule, la DSI recueille les besoins dès le début, les instruit, les met en oeuvre et assure le support des projets. Cette organisation évite les pertes d'information et nous permet d'être efficaces. Enfin, nous avons mis en place récemment une division cybersécurité à l'échelle de LACROIX Group, avec le recrutement d'un RSSI. Nous ne pouvons pas imaginer l'usine du futur sans nous poser cette question : il faut garantir la confidentialité des données de nos clients, protéger nos données sensibles et nos systèmes critiques. Notre objectif n'est pas forcément de nous faire certifier ISO 27001, mais d'être prêts si un jour on nous le demande.
CIO : Plusieurs partenaires vous accompagnent sur le projet Symbiose. Qui sont vos principaux fournisseurs ?
Emmanuel Thommerel : je préfère parler de fournisseurs de confiance, car pour l'instant nous n'avons pas été jusqu'au co-développement de solutions. Nous faisons appel à PasàPas pour l'évolution de notre système SAP. Pour le système industriel et les équipements connectés, nous travaillons avec Astek. Nous avons également mis en place la plateforme ThingWorx de PTC pour notre projet RTM, en collaboration avec FlexThings, partenaire français de Transition Technologies, un grand intégrateur PTC basé en Pologne. Pour choisir nos fournisseurs, nous privilégions la proximité géographique pour le front-office, combinée à de solides ressources de développement.
Nous travaillons également avec des indépendants et des petits acteurs, comme Liksi, une jeune entreprise basée à Rennes qui nous a aidé à construire notre ESB et à définir les interfaces fonctionnelles et techniques entre nos systèmes et ceux de nos clients.
Enfin, nous avons été retenus par Orange pour expérimenter la 5G en 2020. Nous allons notamment l'utiliser pour le pilotage des AGV (véhicules à guidage automatique) et la localisation des chariots transportant les cartes sur le site.
CIO : Comment déterminez-vous les priorités en termes de projets IT ?
Emmanuel Thommerel : quand je suis arrivé, il y avait un cahier qui réunissait plusieurs centaines de demandes d'applications. Nous avons dû dire stop : on ne digitalise que des processus propres, qui fonctionnent et sont standardisés. Le pilotage du projet Symbiose repose sur une vraie démarche métier, basée sur le lean. Schneider Electric Consulting nous a aidé à cartographier et analyser l'ensemble des processus existants avec la méthode du Value Stream Mapping, afin d'identifier ce qui fonctionnait et ce qui ne marchait pas. C'est seulement quand les processus sont remis à plat et quand nous avons la garantie qu'ils fonctionnent que nous entreprenons de les numériser. Le développement IT se cale avant tout sur le planning des métiers, puis nous établissons des priorités en fonction de la capacité des équipes et des budgets.
CIO : En dehors de la cybersécurité, que vous avez évoquée, quels sont les prochains enjeux qui vous attendent ?
Emmanuel Thommerel : un de nos gros chantiers à venir concerne la supply chain. La gestion des approvisionnements et des stocks est un sujet clef dans notre industrie. Pour certains composants, nous sommes obligés d'anticiper les besoins 18 mois avant la fabrication. La capacité à piloter les flux d'approvisionnement et la logistique, en temps réel et au plus juste, est essentielle si l'on veut pouvoir challenger nos fournisseurs. Pour cela, nous avons prévu de mettre en place un système de planification avancée, d'abord sur l'usine Symbiose puis dans nos autres sites. Nous avons choisi SAP IBP, avec Silveo comme intégrateur. Cela nous permettra de regrouper dans un seul outil les contrats et prévisions de nos clients, nos propres prévisions ainsi que nos capacités de production, aussi bien au niveau des machines que des ressources humaines. Le but est de pouvoir donner une réponse dans l'heure aux demandes de nos clients. Dans un deuxième temps, nous prévoyons de mettre en place des scénarios d'analyse d'impact, de type « What if ? »
CIO : Vous l'avez évoqué au début de cet entretien, le projet Symbiose possède une forte dimension RH. Comment accompagnez-vous ce projet auprès de vos collaborateurs ?
Emmanuel Thommerel : la Direction des Ressources Humaines a un rôle primordial à jouer dans les projets de transformation numérique, pour faire accepter la digitalisation à tous les niveaux de l'entreprise. Avec la mise en place de l'usine 4.0, l'adoption des outils numériques est un enjeu central. Il ne s'agit pas simplement de déployer des technologies, comme à l'époque du mail ou des smartphones, mais bien d'introduire et de promouvoir de nouveaux usages, centrés sur l'information. Cette visibilité sur les données valorise nos collaborateurs.
La digitalisation de l'usine est aussi un bon moyen d'attirer et de recruter de jeunes talents. Nous avons par exemple accueilli récemment des jeunes stagiaires de 3ème, qui ont découvert avec intérêt les cobots.
Article rédigé par

Aurélie Chandeze, Rédactrice en chef adjointe de CIO
Suivez l'auteur sur Linked In,
Commentaire
INFORMATION
Vous devez être connecté à votre compte CIO pour poster un commentaire.
Cliquez ici pour vous connecter
Pas encore inscrit ? s'inscrire