Emmanuel Chiva (Ministère des Armées) : « Nous proposons des outils et un guichet unique pour l'innovation dans la Défense »


Faire de la transformation de l'IT un facteur de succès métier
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DécouvrirNommé depuis un mois à la tête de l'Agence de l'Innovation de Défense, Emmanuel Chiva décrit la stratégie d'innovation du Ministère des Armées. Regroupant des forces pré-existantes, l'Agence va faciliter l'innovation en désilotant et en ouvrant les Armées à l'extérieur, start-ups, PME et grands groupes, avec un budget global de 1,2 milliard d'euros et des programmes de subventions.
Publicité« Jusqu'à présent, il y avait de l'innovation un peu partout... » indique Emmanuel Chiva. Celui-ci vient d'être nommé à la tête de la toute nouvelle Agence de l'Innovation de Défense (Agence). La création de cette agence répond à plusieurs impératifs et à la volonté de Florence Parly, la ministre des Armées. Regroupant plusieurs entités pré-existantes et apportant une cohésion manquante, la nouvelle Agence apporte à la fois de nouveaux outils pour piloter l'innovation et un guichet unique pour toutes les question relatives à l'innovation au sein du Ministères des Armées. En particulier, les entreprises (start-ups, PME, grands groupes...) intéressées pour collaborer avec la Défense sauront désormais à qui s'adresser. Charge ensuite à l'Agence de guider et d'accompagner l'innovateur dans les méandres de l'administration après avoir validé l'intérêt de la proposition. Pour Emmanuel Chiva, « c'est un gain de temps et d'efficacité ».
Deux types de démarches d'innovations se complètent au sein de la Défense. D'un côté la DGA (Direction Générale pour l'Armement) mène des programmes longs sur les systèmes d'armes (missiles, satellites...). De l'autre, les Armées, notamment les Forces Spéciales, procèdent par cycles courts, avec une culture de l'acceptation du risque, pour créer des solutions très opérationnelles rapidement. Faire se rencontrer et s'inter-féconder les deux démarches fait partie des objectifs de l'Agence. L'agence est structurellement un SCN (Service à Compétence Nationale) rattaché au Délégué Général pour l'Armement. Elle dispose d'une centaine de personnes pour un budget global de 1,2 milliard d'euros par an.
Une innovation externe à intégrer
Emmanuel Chiva explique : « le contexte a changé, nous vivons une nouvelle ère. Par exemple, tout ce qui était régalien ne l'est plus forcément. » Une telle déclaration peut surprendre au premier abord de la part d'un directeur rattaché au Ministère des Armées. Mais, pourtant, c'est une réalité due à l'évolution des techniques et des marchés. Emmanuel Chiva prend ainsi quelques exemples : « communiquer sur un terrain d'opération nécessitait jadis des compétences et des moyens qui étaient le monopole des états alors qu'aujourd'hui un smartphone ou un téléphone satellitaire se trouvent dans le commerce ; de la même façon, l'envoi de satellites dans l'espace peut aujourd'hui être réalisé par des entreprises privées comme SpaceX... » Les technologies étant disponibles sur le marché, elles sont donc disponibles pour les adversaires effectifs ou potentiels.
Et les entreprises privées continuent d'innover sans se préoccuper des conséquences pour les différentes armées nationales. « Nous devons éviter une surprise technologique ou ne pas voir une innovation et donc un risque de surprise stratégique » insiste Emmanuel Chiva. Ces innovations du marché ne sont pas que des risques mais aussi des opportunités. Le véhicule autonome, l'IoT, l'intelligence artificielle et tant d'autres technologies ayant des applications dans le monde marchand peuvent aussi avoir des applications dans le monde militaire. « Nous devons profiter des avancées proposées par le marché » plAgencee Emmanuel Chiva.
PublicitéInnovation longue ou courte : tout intéresse l'Agence
Pour lui, « l'innovation a beau être un mot à la mode, elle ne doit pas être vue comme une mode. » L'Agence s'intéresse à tous les types d'innovations. L'innovation longue est une innovation reposant sur une recherche et développement planifiés, avec un ticket d'entrée très élevé. Dans le secteur militaire, c'est notamment l'innovation traitée dans le cadre des programmes d'armement. L'innovation ouverte sur cycles courts va être de deux genres. Elle peut concerner un domaine à basse maturité technologique mais avec un fort intérêt pour la Défense ou bien une technologie bien mature pouvant être accessoirement utilisée en matière de Défense. « Nous devons capturer, profiter et introduire les cycles courts dans les cycles longs » note Emmanuel Chiva.
Après la veille et la consolidation des innovations, la deuxième mission de l'Agence est d'orienter et de piloter l'innovation sur le temps long dans un environnement international. Pour cela, l'Agence ne part pas de zéro. Elle intègre des effectifs et des structures de chacune des trois grandes divisions traditionnelles du Ministère : l'Etat-Major des Armées (EMA), le Secrétariat Général de l'Administration (SGA) et la Direction Générale de l'Armement (DGA) ainsi que la MIP (Mission pour le développement de l'Innovation Participative) rattachée à la ministre. « Cette MIP avait comme objectif d'accompagner le développement des innovations provenant de l'intérieur du ministère » explique Emmanuel Chiva. Par exemple, un parachutiste devait être largué avec son chien et a inventé un dispositif pour rendre cela plus facile.
Une organisation en quatre pôles
La réunion des différents services apportés à l'Agence a abouti à une structure organisée en quatre pôles. Le premier concerne la stratégie et les technologies de défense. Ce pôle développe des études amonts, de la R&D sur des programmes longs. Il dispose d'un budget propre de plus de 750 millions d'euros et assure la tutelle d'opérateurs tels que l'ONERA (recherche aérospatiale) ou l'Institut Saint-Louis, un organisme franco-allemand réalisant des recherches très spécifiques comme la détonique, la pyrotechnie, les lasers haute-puissance, etc. Ce pôle assure également la co-tutelle sur d'autres organismes tels que le CEA ou le CNES et pilote des coopérations internationales en matière d'études de recherche et technologie. La ministre des Armées, Florence Parly, avait déclaré : « l'Agence donne le La. » « Et donc ne joue pas tous les instruments » en déduit Emmanuel Chiva. L'Agence doit fédérer toutes les initiatives d'innovation,favoriser les coopérations et éviter les silos. Elle a même été constituée spécifiquement pour cela.
Le deuxième pôle « innovation ouverte » sert d'interface avec l'extérieur, dans le secteur de la Défense ou en dehors de ce secteur. Le programme RAPID (Régime d'Appui Pour l'Innovation Duale), par exemple, permet de subventionner jusqu'à hauteur de 75 % de l'investissement pour un montant maximal de 700 000 euros (sans cession de propriété intellectuelle) une idée de recherche pouvant intéresser la Défense sans lui être spécifiquement dédiée. « Les technologies n'étant pas spécifiques à la Défense, il n'y a pas de sujet sensible, donc pas de problème » souligne Emmanuel Chiva. En cas de besoin, l'Agence peut faire faire des tests avec des données représentatives de ses besoins mais non-classifiées. Si le besoin s'en fait sentir, rien n'interdit de lancer une procédure d'habilitation. Emmanuel Chiva rappelle : « une habilitation est toujours restreinte à un domaine et à une durée. L'accès à une information suppose de plus non seulement une habilitation de bon niveau mais aussi un besoin d'en connaître, c'est à dire une justification effective de service. » De la même façon, le ministère des Armées finance ou co-finance plus de 130 thèses de recherche par an, bien souvent de la recherche théorique mais, également de la recherche plus appliquée.
Les innovations internes et externes favorisées, chassées et pêchées
La MIP rejoindra le pôle « innovation ouverte » Et continuera à accompagner les innovations portées par le personnel du ministère. Dans son numéro de septembre 2018, Terre Information Magazine mettait ainsi en avant Auxylium, le système d'information et de communication employée par les militaires de l'opération Sentinelle (surveillance anti-terroristes du territoire), basé sur un smartphone et un poste radio 4G crypté. Auxylium a été initié par un lieutenant de l'Armée de Terre. Le pôle innovation ouverte comportera également une cellule qui recherchera des solutions aux irritants constatés sur le terrain ou, déjà, à repérer ces irritants avant d'y chercher des solutions.
Mais cette innovation ouverte concerne aussi, bien sûr, l'extérieur. Emmanuel Chiva décrit ainsi le fonctionnement de cette cellule : « il s'agit de chasser et de pêcher l'innovation. Quand on chasse, la cible est identifiée. Quand on pêche, on lance sa ligne et on attend que quelque chose arrive. » Des start-ups autant que des industriels établis (Michelin, L'Oréal...) peuvent disposer de technologies pouvant intéresser la Défense. Des « laboratoires » tels que Innovation Défense Lab vont permettre d'expérimenter ce qui a été repéré dans le but de produire un Produit Minimum Viable. L'Agence joue ici encore un rôle de chef d'orchestre entre divers laboratoires et opérateurs. « Il s'agit aussi de faire profiter chaque structure de ce qui s'est fait ailleurs ou de rapprocher un projet de recherche de besoins connexes exprimés ailleurs » relève Emmanuel Chiva. L'Agence dévoilera prochainement son laboratoire ouvert qui va être à la fois un FabLab, un lieu de conférences et de rencontres... L'animation de ce laboratoire va être assuré par Starbust, un accélérateur de start-ups mondialement connu, opérant les mises en relation entre start-ups et grandes entreprises.
Financer et valoriser l'innovation
Le troisième pôle de l'Agence vise à financer et acheter l'innovation. Emmanuel Chiva relève : « il faut savoir acheter vite en prenant des risques. Le cas échéant, il faut savoir adapter des instruments financiers à cette fin. Le Code des Marchés Publics n'est pas toujours bien utilisé alors qu'il ouvre des possibilités rarement exploitées. »
Enfin, le quatrième pôle concerne la valorisation de l'innovation financée par l'Agence. Déjà, cette valorisation inclut la communication interne ou externe autour des innovations pour les faire connaître des personnes intéressées. Mais il s'agit aussi de développer un réseau, un écosystème, qui saura exploiter les innovations. Le cas échéant, la propriété intellectuelle accumulée peut être concédée sous forme de licences à des entreprises privées en échange de redevances car certaines innovations conçues pour la Défense peuvent avoir un intérêt ailleurs. Emmanuel Chiva cite ainsi le projet de plasma sanguin lyophilisé, imaginé et développé par un médecin militaire, qui a donné lieu à un dépôt de brevet, suite auquel les Français lyophilisent le plasma américain pour satisfaire leur besoin en OPEX. Pour le directeur de l'Agence, « pour qu'un innovateur vienne nous voir, il faut qu'il soit persuadé qu'il peut gagner de l'argent en collaborant avec nous. Si son innovation est intéressante, nous devons donc travailler avec lui sur son business model, au-delà de nos besoins propres. »
Article rédigé par

Bertrand Lemaire, Rédacteur en chef de CIO
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