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Dominique Luzeaux (DIRISI, Ministère des Armées) : « il faut faciliter l'accès aux marchés publics par les PME »

Dominique Luzeaux (DIRISI, Ministère des Armées) : « il faut faciliter l'accès aux marchés publics par les PME »
Au Ministère des Armées, l’Ingénieur Général de l’Armement Dominique Luzeaux est le Directeur adjoint « Plans » de la DIRISI (Direction Interarmées des réseaux d'infrastructure et des SI de la Défense).
Retrouvez cet article dans le CIO FOCUS n°183 !
IT et Business : booster le chiffre d'affaires et réduire les coûts

IT et Business : booster le chiffre d'affaires et réduire les coûts

L'informatique au service du métier, l'IT au service du business, etc. Des expressions comme celles-là, vous en rencontrez dix, vingt ou trente fois par jour. Pourtant, la direction générale qui vous octroie votre budget ne plaisante pas avec cela. Oui, le numérique doit effectivement servir le...

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L'Ingénieur Général de l'Armement Dominique Luzeaux, Directeur adjoint « Plans » de la DIRISI (Direction Interarmées des Réseaux d'Infrastructure et des SI de la Défense, Ministère des Armées) détaille ici les missions de cet opérateur des SI des armées et ses relations avec la DGNum. Il revient aussi sur deux préoccupations constantes : ouvrir les marchés publics de la Défense aux PME et disposer des bons talents numériques.

PublicitéCIO : Pour commencer, pouvez-vous nous présenter la DIRISI et ses rôles ?

Dominique Luzeaux : La Direction Interarmées des Réseaux d'Infrastructure et des SI de la Défense est l'opérateur IT du Ministère des Armées. La DIRISI opère des réseaux, des applications et toutes les infrastructures du SI. En tant qu'opérateur, elle administre et exploite, ce qui signifie qu'elle garantit le bon fonctionnement de l'IT au service des forces comme des services, et elle est également acheteur IT pour le Ministère ainsi que pour certains contrats interministériels.
La DGA (Direction générale de l'Armement) reste acheteur pour les programmes d'armement (donc pour l'informatique embarquée par exemple) et la DIRISI pour le reste, ce qui représente un budget d'environ 800 millions d'euros par an. Nous achetons du matériel (postes de travail, serveurs, routeurs...), des logiciels (de la bureautique au spécifique), des capacités réseaux et télécoms (capacités satellitaires en commun avec le Ministère des Affaires Etrangères, fibres noires, etc.) et des prestations (TMA/TRA, AMOA, MOE, expertises en cybersécurité...). Tout ce qui concerne le « faire faire » (de la prescription à la logistique en passant par l'achat) est, au sein de la DIRISI, rassemblé dans un même service sous ma responsabilité.
La DIRISI est, de ce fait, présente sur toute la planète : administrations centrales, bases en métropole et DOM/COM, théâtres d'intervention... Les armées de Terre, de l'Air et la Marine ont conservé certaines capacités propres pour opérer des transmissions dont les moyens sont apportés par la DIRISI. Bien entendu, nous cherchons à délivrer la valeur attendue par les utilisateurs sans que celui-ci ait à se préoccuper de nos contraintes.

CIO : Depuis quelques années, le Ministère des Armées est, pour le Numérique, surtout représenté publiquement par la DGNum. Quelles sont vos relations ?

Dominique Luzeaux : La DGNum (Direction Générale du Numérique) est rattachée directement à la Ministre et a en charge la gouvernance de haut niveau. La DIRISI, elle, en tant qu'acheteur et opérateur, est rattachée à l'Etat-Major des Armées (EMA). Nous travaillons donc ensemble mais nous n'avons pas de rapports hiérarchiques. La DGNum reste le point de contact au sein de notre ministère pour la DINUM (Direction Interministérielle du Numérique).



CIO : Il y a un autre acteur important aujourd'hui au Ministère des Armées, l'AID (Agence de l'Innovation de Défense), qui s'occupe nécessairement de numérique. Travaillez-vous avec elle ?

Dominique Luzeaux : L'AID s'occupe de toute l'innovation, pas seulement du numérique. Ponctuellement, nous pouvons être amenés à travailler avec elle comme acheteur ou pour opérer un démonstrateur. Mais l'interlocuteur numérique principal de l'AID est plutôt la DGNum.

PublicitéCIO : Les armées ont évidemment des contraintes propres importantes. Quels sont vos grands choix d'architecture pour y répondre ?

Dominique Luzeaux : Côté réseaux, nos infrastructures sont propres au Ministère des Armées. Nos données ne sont jamais sur Internet. Nous surveillons bien sûr très attentivement nos réseaux pour vérifier que ce qui y circule est bien à nous et que rien de ce qui nous appartient ne fuite en dehors. Nous disposons de nos propres réseaux sur nos emprises [les « terrains militaires », NDLR] et parfois entre certains sites mais nous louons aussi de la fibre noire et nous avons des contrats avec des opérateurs pour disposer de capacités sur leurs infrastructures physiques. Mais nous maîtrisons toujours nos flux et nous disposons des outils de sécurité nécessaires, notamment aux connexions, pour nous en assurer.
La DIRISI opère bien sûr des datacenters dans les locaux du Ministère. Même si nous n'avons pas toute la scalabilité du cloud public, nous avons une approche de type cloud privé avec un équilibre entre diverses solutions (VMware, Linux/OpenStack...).



CIO : Mais, à l'inverse, « rien sur Internet » exclut de fait le cloud...

Dominique Luzeaux : La DGNum porte une réflexion sur le cloud avec trois niveaux de sûreté : C1, C2 et C3. Le C3 est un cloud ouvert qui peut être public. La DAE (Direction des Achats de l'État) a passé un contrat avec l'UGAP (Union des Groupements d'Achat Public) pour mettre à disposition des administrations des capacités C3. La stratégie sur les clouds souverains C2 (opérables par un tiers) et C1 (opérés strictement en interne) sont en cours de définition et d'expérimentation.

CIO : Parmi les achats que vous réalisez, notamment de prestations, vous avez expliqué vouloir vous ouvrir aux PME conformément aux voeux du Gouvernement. Mais, quand on est une grande organisation publique, comment peut-on faire ?

Dominique Luzeaux : D'abord, il ne faut pas privilégier les PME, ce qui serait contraire au Code des Marchés Publics, mais leur faciliter l'accès aux marchés publics. Après, que le meilleur gagne...
La première étape consiste à bien connaître l'état de l'art, ce qui est proposé par les différents acteurs industriels. Ensuite, il faut être capable de spécifier les besoins pour que des groupements de PME puissent répondre aux appels d'offres. Il y a une réelle ingénierie de l'achat à faire. D'un côté, il faut massifier les achats pour des raisons d'économies. Mais, de l'autre, il faut aussi savoir allotir. Enfin, il ne faut négliger la communication auprès des PME en amont des procédures officielles et des annonces publiées au BOAMP (Bulletin officiel des annonces de marchés publics) ou au JOUE (Journal Officiel de l'Union Européenne) sur les achats qui vont être opérés afin que des acteurs de petites tailles puissent s'organiser afin de répondre ensemble.
Beaucoup de PME sont riches d'innovations mais sont des acteurs de niches. Elles doivent donc se regrouper pour apporter une valeur globale aux clients et pouvoir concurrencer des grands acteurs nationaux voire internationaux. Il faut donc qu'elles s'organisent sous forme de fédérations agiles pour atteindre la masse critique.



CIO : Avez-vous des exemples de tels regroupements ?

Dominique Luzeaux : Bien sûr. Le groupement ACARO (Anya, Cines, Advens, Risk & Co, Oppida), qui sous-traite certaines parties du marché à Hexatrust (association de PME du numérique), a ainsi gagné un marché d'expertise en cybersécurité. Les prestations relèvent de l'expertise, de la formation, du forensic (analyses post-incident), du développement de quelques spécifiques, de l'audit et de l'aide à l'homologation... Il s'agit dans ce cas de co-traitants solidaires avec des sous-traitants.
A mi-chemin, nous avons obtenu une très grande satisfaction de ce contrat signé pour quatre ans en 2018. Nous avons bénéficié de compétences diverses de plusieurs sociétés. Comme il s'agit d'un groupement solidaire où chaque acteur partage les pertes et les profits avec les autres, il y a une grande implication de chacun. Même si nous avions conscience de prendre un risque plus grand qu'en ayant recours à un grand acteur unique, c'était la meilleure offre économique.
Le contrat ITNI, qui date de 2017, pour le déploiement de réseaux locaux, concerne à l'inverse une PME avec un arbre de sous-traitants.
Ces deux exemples sont des preuves que les PME peuvent accéder à la commande publique pour des montants significatifs au-delà de la dizaine de millions d'euros.

CIO : La DIRISI et le Ministère des Armées appartiennent évidemment à la fonction publique. Comment couvrez-vous vos besoins en effectifs et en fortes compétences?Avez-vous les mêmes difficultés que les autres ministères ?

Dominique Luzeaux : Oui, bien sûr, nous avons des difficultés. Mais nous attirons les talents par l'intérêt du travail (enjeux critiques, projets complexes...), pas tellement pour le montant du chèque. De plus, une expérience réussie au Ministère des Armées constitue une belle ligne sur un CV, une vraie référence et un atout lorsqu'il s'agit ensuite de traiter d'autres problèmes de souveraineté en entreprises. Quand je parle de projets complexes, c'est par exemple avec des populations d'utilisateurs très différentes, de la complexité technique et une combinaison de niveaux de temps différents (du temps réel au batch). Ce sont des projets qui requièrent et valorisent des compétences rares.
Quand vous conduisez des projets au Ministère des Armées, votre niveau de responsabilité est souvent supérieur à ce que l'on voit dans le privé. Et nous utilisons les technologies les plus modernes.
Cela dit, même si nous recrutons et si nous essayons de ouvrir nos besoins, c'est un effort permanent à fournir. Nous avons besoin, notamment, de spécialistes en architecture fonctionnelle, c'est à dire de gens capables de transcrire un besoin métier en architecture technique. C'est une compétence rare et nous sommes soumis à une très forte concurrence.

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