Interviews

Alice Guehennec (CDIO, groupe Saur) : « Nous orientons les usages de l'IA autour de notre mission, défendre l'eau »

Alice Guehennec (CDIO, groupe Saur) : « Nous orientons les usages de l'IA autour de notre mission, défendre l'eau »
Alice Guehennec, CDIO du groupe Saur : « la plateforme digitale du groupe est centrée sur les données. »
Retrouvez cet article dans le CIO FOCUS n°196 !
Servir l'entreprise, la grandeur de l'IT

Servir l'entreprise, la grandeur de l'IT

Bien entendu, la technologie ne se justifie que par son utilité métier. Cette évidence n'est plus, en général, oubliée aujourd'hui et la pression budgétaire est le gardien de ce principe. Mais, au-delà des métiers, au-delà du court-terme, l'IT peut et doit servir davantage. Elle peut servir les...

Découvrir

Alice Guehennec est directrice du digital et des systèmes d'information du groupe Saur depuis 2019. Dans cet entretien, elle présente les deux volets du programme de transformation digitale mis en oeuvre par cet acteur spécialisé dans la gestion du cycle de l'eau : l'un portant sur la transformation du métier grâce aux données, l'autre sur l'industrialisation de la DSI.

PublicitéCIO : pour commencer, pouvez-vous nous présenter le groupe Saur et ses différents domaines d'activité ?

Alice Guehennec : Saur est le premier pure player de l'eau en France et à l'international. Nous sommes aussi le premier acteur du secteur à avoir engagé une démarche de certification B Lab. Le groupe a été créé en 1933 à Limoges, sous le nom de Société d'aménagement urbain et rural. Il fournit aujourd'hui de l'eau potable à environ 20 millions d'usagers dans le monde et emploie plus de 12 000 collaborateurs. Hormis la France, le groupe est notamment présent en Espagne et au Portugal, ainsi que dans le reste de l'Europe et au Moyen-Orient. À travers notre filiale industrielle, nous opérons également en Asie, aux États-Unis et en Amérique du Sud.

Saur a trois grands métiers. Son métier historique consiste à assurer la gestion et l'exploitation des usines de production et de traitement d'eau, ainsi que l'exploitation opérationnelle et la maintenance du réseau de distribution, généralement pour le compte de collectivités. Le second métier est l'ingénierie, avec la construction d'usines de production d'eau potable ou de retraitement des eaux usées, ainsi que la réalisation de travaux sur le réseau d'eau. Nous avons plus de 210 000 km de réseaux à entretenir. Enfin, le troisième métier est la construction d'usines en amont et en aval de sites industriels, pour des secteurs avec une forte utilisation d'eau, comme la pharmacie ou l'agroalimentaire. Nous leur fournissons aussi des solutions technologiques pour gérer la ressource en eau, à travers notre filiale Nijhuis Industries.

CIO : au sein du groupe, quelles sont vos responsabilités et vos missions ?

Alice Guehennec : en tant que directrice du digital, j'ai aussi la responsabilité des systèmes d'information du groupe. Je suis arrivée dans le groupe pour accompagner le projet de croissance d'un nouvel actionnaire, dans lequel la transformation digitale jouait un rôle clef. J'ai été chargée de définir ce projet de transformation et de le mettre en oeuvre, à travers un programme en deux volets : Transform, qui vise à transformer le métier de l'eau grâce aux données et à l'intelligence artificielle ; et Perform, qui consiste à transformer et industrialiser la DSI.

Pour mener cette transformation, un délai de trois ans a été convenu. Tout l'enjeu est de mener les deux volets en parallèle, ce qui revient un peu à transformer l'avion en plein vol. En 2019, nous avons principalement travaillé sur la préparation du programme et la création d'une usine digitale, sur un mode BOT : Build Operate Transfer. Nous avons sélectionné un partenaire, Capgemini, pour disposer d'une centaine de développeurs prêts à développer du jour au lendemain en mode agile. Sur le plan opérationnel, le programme de transformation proprement dit a démarré début 2020. Grâce à l'usine digitale mise en place, nous avons directement pu commencer à délivrer les premiers projets de transformation dès février 2020.

Publicité

CIO : quels ont été ces premiers projets ?

Alice Guehennec : nous avons construit les fondations de la plateforme digitale du groupe, centrée sur les données. Le groupe Saur dispose en effet d'un grand nombre d'équipements industriels, avec des milliers de capteurs. Chaque jour, nous avons plus d'un million de données différentes qui remontent de ces équipements OT (operational technologies). Pour en tirer de la valeur, il nous fallait reconstruire une plateforme IoT - il en existait une, mais assez ancienne. Dans la même optique, notre but est de rendre communicants tous les outils d'information : le logiciel de CRM, le système d'asset management avec lequel nous gérons la maintenance de nos équipements, l'application de planification avec laquelle nous gérons les interventions de nos 5000 techniciens, etc.

Nous avons aussi créé une plateforme pour les consommateurs, avec un site Web et une application mobile, qui fournissent des téléservices pour les usagers. La data platform est au centre de ce nouveau système d'information. Nous avons modernisé une grande partie du système d'information, avec un nouvel outil de planification, un nouveau CRM, etc. Cela a eu un énorme impact sur la manière d'opérer les services de l'eau : il s'agit bien d'un projet de transformation d'entreprise, pas d'un projet purement technologique. Dans ce programme, les équipes métiers et IT travaillent de concert.

CIO : les données et l'intelligence artificielle tiennent un rôle essentiel dans cette transformation métier. Pouvez-vous nous présenter quelques-uns des cas d'usage sur lesquels vous travaillez ?

Alice Guehennec : actuellement, le volet Transform en est à sa deuxième étape : l'ajout de l'intelligence artificielle pour aider à la décision, faire du prédictif au lieu du réactif. Nous orientons les usages de l'IA autour de notre mission, défendre l'eau, qui se décline en trois objectifs : protéger et sauvegarder l'eau en qualité et en quantité, développer et soutenir les territoires et enfin promouvoir un usage plus responsable de l'eau. Nous avons coutume de rappeler que sur les plus de 70% d'eau présents sur terre, moins d'1% seulement est potable. Dans un contexte de sécheresse croissante en France, et plus encore dans d'autres pays, l'eau est une ressource sous tension. L'IA et les données permettent d'agir face à ces problèmes et vont nous aider sur nos trois objectifs. Sur le premier, elles nous aident à effectuer un suivi en temps réel de la qualité de l'eau, à surveiller la ressource en eau et à prédire le niveau de consommation, en vue ensuite d'alerter et d'agir sur les comportements. Sur le second point, l'IA nous aide à réduire notre consommation énergétique. Le groupe Saur vise d'ailleurs pour 2022 100% d'énergie renouvelable. L'IA contribue également à réduire les réactifs chimiques utilisés pour le traitement de l'eau, ainsi qu'à réduire les pollutions qui se produisent parfois lors des orages, en cas de débordements. Elle aide aussi à réduire les pertes d'eau au niveau du réseau : nos algorithmes permettent de détecter la localisation probable d'une fuite et peuvent même indiquer là où des fuites sont les plus susceptibles de se produire, afin d'agir en amont. Enfin, sur le troisième volet, nous proposons aux usagers - aussi bien usagers finaux que collectivités - des services en temps réel pour les sensibiliser sur le sujet et influencer les comportements, en nous inspirant de la théorie du nudge (influence douce). Nous aidons par exemple à ajuster automatiquement le niveau d'arrosage des parcs et jardins quand il existe des tensions sur la ressource. Les données rendent possibles ces approches de « smart city », en permettant des échanges entre les services chargés des espaces verts et les services de l'eau, qui auparavant n'existaient pas.



CIO : pour exploiter les données, un certain nombre de conditions doivent être réunies, comme l'homogénéisation ou la gouvernance. Comment avez-vous répondu à ces enjeux ?

Alice Guehennec : le projet de la plateforme IoT visait à structurer la donnée, en la décorrélant des marques des capteurs. Nous avons des connecteurs qui récupèrent les données OT dans les formats propres aux constructeurs et les transforment en données d'entreprise, afin de disposer de données standardisées, avec un langage unique et partagé pour tout le monde. Par exemple, pour Saur une pompe correspond à un seul format de données. Ainsi nous devenons agnostiques par rapport aux marques d'équipements, ce qui nous permet de les diversifier plus facilement, mais surtout de traiter les données de manière homogène et de faire fonctionner nos algorithmes. Nous sommes partis des cas d'usage et des flux de données existants et nous avons défini ces formats tous ensemble, avec tous les métiers. Un client par exemple est différent selon qu'il est perçu par les opérations ou par la relation client : le but était de définir un format unique et partagé. Nous avons une équipe chargée de la gouvernance des données, qui définit les modèles de données et gère ensuite les contrats d'interface entre ce modèle et les différentes applications qui consomment cette donnée. Nous nous appuyons pour cela sur la plateforme de gestion d'API de Mulesoft.

CIO : en matière d'infrastructures, quels ont été vos choix ?

Alice Guehennec : nous avons un cloud hybride, avec un cloud privé hébergé chez Cyllene pour nos applications historiques et le reste sur le cloud public. Pour Transform, nous avons fait le choix d'aller sur le cloud Azure qui offrait beaucoup de boîtes à outils, cela nous a permis d'accélérer fortement. Il est parfois difficile de maîtriser de toutes ces nouvelles technologies : nous avons connu quelques tâtonnements, mais nous avons bénéficié d'un bon support. Le cloud hybride nous permet de ne pas avoir tous les oeufs dans le même panier, et c'est aussi un moyen d'équilibrer les coûts d'hébergement de nos applications. En effet, le cloud public offre de nombreux avantages, il est flexible, scalable, mais il n'est pas forcément moins cher.

CIO : concernant la transformation de la DSI, quels étaient les objectifs et comment l'avez-vous abordée ?

Alice Guehennec : auparavant, la DSI était dans un mode de travail assez traditionnel, avec plusieurs sous-traitants et des engagements de moyens plutôt que de résultats. Dans le cadre du volet Perform, nous avons contractualisé avec un gros opérateur pour passer sur un mode de travail industriel. Les collaborateurs sont passés du « faire » au « faire faire ». Toute la partie data implique des technologies en émergence, qui évoluent tous les six mois, ce qui demande une capacité d'adaptation assez forte dans les équipes.

Pour accompagner cette transformation, nous avons fait un gros travail avec la DRH autour d'une GEPP (gestion des emplois et des parcours professionnels). Grâce à celui-ci, tout le monde au sein de mon équipe a pu changer de poste. Au total, 170 externes ont rejoint l'opérateur et 26 collaborateurs internes ont changé complètement de poste, passant par exemple du support IT au développement ou au management de projet - le tout en pleine pandémie. Sur le plan opérationnel, cette transformation a démarré le 1er février. En quelques jours, nous avons passé une usine en mode agile SAFe du 100% présentiel au télétravail complet, une expérience intéressante. La transition entre les anciens prestataires et le nouveau s'est également faite totalement à distance.

CIO : pouvez-vous nous décrire les grandes étapes de cette GEPP ?

Alice Guehennec : lors de la démarche GEPP, nous avons réalisé une cartographie complète des métiers de la DSI, avec toutes les filières et tous les postes, y compris le mien. Data, pilotage, management, sécurité, technique et fonctionnel, etc. Certaines filières étaient totalement nouvelles, comme la data et l'IA, des postes aussi, comme Product Owner ou Scrum Master. Cela a permis aux collaborateurs de se repositionner, mais aussi de se projeter, y compris pour passer d'une filière à une autre. La démarche a généré de la mobilité au sein de la DSI. Lors du programme d'industrialisation, nous avons analysé avec le comité de direction quels postes externaliser et quels postes mettre en interne, puis nous avons partagé ce projet avec les collaborateurs. Le comité d'entreprise l'a validé. Nous utilisons majoritairement des ressources externes pour le développement et nous avons conservé en interne l'expertise fonctionnelle et technique. Il y avait davantage de postes ouverts que de postes supprimés, avec certaines fonctions qui étaient réinternalisées. Cela a permis aux 26 collaborateurs dont les postes étaient fermés de choisir une réorientation. Ensuite, nous avons organisé un suivi de ces repositionnements, avec une commission de suivi et les délégués du personnel. Pour chaque personne concernée, nous avons défini le plan d'accompagnement, avec dans certains cas des formations assez longues, par exemple pour passer du support au développement.



CIO : la mise en oeuvre de ce programme de transformation a été l'occasion d'adopter une approche agile à grande échelle. Comment s'est passée l'acculturation ?

Alice Guehennec : pour SAFe, nous nous sommes basés sur le modèle mis en oeuvre par notre partenaire, assez puriste, et nous sommes rentrés dedans. Ce choix nous a permis de lancer notre usine digitale en un mois, plutôt qu'en un an. Les développeurs de Saur qui ne connaissaient pas l'agile ont été travailler chez ce partenaire, et ont ainsi été directement plongés dans le bain. Ils se sont rapidement acculturés en étant intégrés dans des équipes qui savaient faire. Cela a très bien fonctionné. Aujourd'hui nous avons deux usines, l'une en cycle agile pour construire les nouvelles solutions et l'autre qui travaille en cycle en V, pour gérer le legacy. Celui-ci fait toujours l'objet d'investissements récurrents pour moderniser ce qui doit l'être, décommissionner quand c'est nécessaire.

CIO : qu'est-ce qui vous motive dans les missions que vous menez ? Qu'appréciez-vous dans la fonction de DSI ?

Alice Guehennec : j'ai effectué la moitié de ma carrière sur des postes de service, l'autre sur des postes de DSI, au ministère de l'Intérieur et chez Sodexo. Ce qui me motive, c'est d'abord le sens, mais c'est aussi la transformation des entreprises. Dans cette transformation, le plus enrichissant c'est de voir évoluer ses collaborateurs. Parfois, certains n'imaginaient pas pouvoir évoluer à ce point. La grosse difficulté est parfois de mettre des DSI en mouvement : il faut donner de soi, expliquer où on va et emmener les équipes d'un point A à un point B. Mais quand on y arrive, c'est très gratifiant. Je me souviens d'une phrase de l'un de mes anciens collaborateurs sur un précédent poste, me disant « avant on ne faisait pas grand-chose, mais on était malheureux, maintenant nous travaillons plus et nous sommes très heureux. » Je suis d'ailleurs également présidente du réseau Elleau au sein du groupe Saur, pour promouvoir la mixité dans les métiers de l'eau.

L'une des choses que j'ai apprises durant mes expériences dans le conseil, c'est aussi de préparer ma succession. C'est quelque chose d'important de préparer ceux qui vont prendre la suite. Pour moi, notre rôle en tant que DSI est aussi de préparer la génération d'après.

CIO : où en êtes-vous aujourd'hui dans cette transformation en deux volets ?

Alice Guehennec : sur le volet Transform, nous sommes en train de déployer les derniers gros outils, notamment l'ERP, et nous achevons le déploiement de nos outils de planification et de CRM. Nous accélérons désormais sur l'IA afin de faire du prédictif et du préventif sur les trois objectifs précédemment évoqués. Sur Perform, la transition vers les nouveaux postes a eu lieu entre octobre 2020 et mars 2021. Nous sommes dans une phase de stabilisation, pour terminer en fin d'année. Sur le volet Platform, je dirais que notre objectif maintenant que la transformation touche à sa fin est de respirer un peu. Rétrospectivement, l'année la plus difficile a été 2021, car il a fallu mener les deux programmes en parallèle. En 2022, la fin du volet Perform va nous permettre de réaccélérer sur le volet Transform.

Toute opération de transformation est compliquée, mais il me semble que nous avons réussi. C'est un travail difficile, mais dont les équipes sont très fières aujourd'hui. Le métier de l'eau a déjà du sens, c'est un facteur d'attractivité sur le marché, mais ce projet de transformation assez unique nous confère une attractivité supplémentaire.

Un autre défi qui nous attend pour 2022 concerne le déploiement à l'international de ces nouvelles solutions. Il a déjà démarré, mais va s'accélérer. La gestion d'équipes multiculturelles est une autre facette passionnante de mon métier : réussir à construire des équipes qui s'entendent bien et apprécient de construire quelque chose ensemble, alors qu'elles viennent de cultures différentes, c'est très motivant. Finalement, le plus passionnant c'est l'humain.

Partager cet article

Commentaire

Avatar
Envoyer
Ecrire un commentaire...

INFORMATION

Vous devez être connecté à votre compte CIO pour poster un commentaire.

Cliquez ici pour vous connecter
Pas encore inscrit ? s'inscrire

    Publicité

    Abonnez-vous à la newsletter CIO

    Recevez notre newsletter tous les lundis et jeudis