Alain Voiment (DSI, Société Générale) : « notre choix de l'open source a porté ses fruits »

Le groupe Société Générale a adopté, il y a cinq ans, une stratégie open source volontariste dont les objectifs sont aujourd'hui atteints même si la démarche continue. La banque a choisi un symbole-repère, la migration de bases de données Oracle vers PostGreSQL. Le SGBD-R libre représente aujourd'hui 35 % des bases de données du groupe. Alain Voiment, DSI fonctions centrales et fondations digitales du groupe, sponsor open-source, revient sur les raisons de cette stratégie et les modalités de son exécution.
PublicitéCIO : Quel est votre rôle au sein du groupe Société Générale ?
Alain Voiment : Je m'occupe des SI transverses (des directions RH, Finance, Risque & Conformité...) ainsi que des fondations digitales du Groupe. Il s'agit, sur ce dernier point, de mettre en commun les briques numériques à l'échelle du Groupe. Un bon exemple est l'écosystème data avec des infrastructures et des outils aujourd'hui communs.
Par ailleurs, je suis sponsor open source pour l'ensemble du Groupe, comme il existe d'autres sponsors (pour le cloud par exemple) chargés d'animer les programmes de transformation.
CIO : Comment définiriez-vous la stratégie open source du groupe Société Générale ?
Alain Voiment : Cette stratégie a aujourd'hui environ cinq ans. Nous avons choisi de ne pas en faire un sujet financier même si l'open-source contribue bien sûr à une bonne maîtrise des coûts. Nous avions quatre raisons majeures d'opter pour cette stratégie et ces motivations n'ont pas changé depuis cinq ans.
Notre première motivation a été l'innovation. En effet, nous avions constaté que tous les nouveaux sujets émergents en IT reposaient sur des briques open source.
Deuxième point important : notre volonté d'ouverture. Je veux parler d'une ouverture vers l'extérieur, bien sûr, comme la politique d'APIsation, mais aussi d'une ouverture en interne. Il s'agissait de développer une culture du partage pour casser les silos, mutualiser les efforts et développer ensemble plutôt que de recommencer plusieurs fois la même chose.
Autre enjeu majeur, notre marque employeur. Les talents IT sont rares et notre choix de l'open source a contribué à notre attractivité car les jeunes talents ont acquis un background open source durant leurs études.
Enfin, il y a un sujet économique mais surtout licencing. Les négociations avec certains éditeurs de logiciels peuvent parfois être difficiles et l'adoption et le déploiement d'une alternative donne de la crédibilité dans des discussions, notamment tarifaires.
CIO : Les bases de données, dans une banque comme le groupe Société Générale, qu'est-ce que cela représente ?
Alain Voiment : Plusieurs milliers de bases de données, production et développement confondus, représentant plusieurs pétaoctets de données. En matière de SGBD-R, nous avons historiquement du DB2 (il en reste) mais surtout de l'Oracle, du MsSQL, un peu d'autres technologies... et désormais du PostGreSQL. Beaucoup de systèmes critiques reposent sur des SGBD-R.
CIO : Pourquoi avez-vous choisi de migrer des bases de données Oracle vers du PostGreSQL ?
Alain Voiment : Dans le cadre de notre stratégie open source, nous avions besoin d'un catalyseur et d'un repère, un symbole. Au-delà des systèmes d'exploitation serveurs, les bases de données constituent un bon sujet transverse qui parle à tous.
PostGreSQL est un SGBD-R, certes un peu ancien comme Oracle, mais très éprouvé. Nous avons convenu qu'il s'agissait d'un vecteur de communication. Nous avions une très forte empreinte Oracle sur notre IT et, en 2017, lors de la présentation aux investisseurs de la stratégie du Groupe à trois ans, nous nous sommes engagés sur un objectif à fin 2020 de 30 % de bases de données open-source. Aujourd'hui, nous en sommes à 35 %.
Pour servir notre stratégie volontariste, il nous fallait ce repère clair montrant que l'on avançait. Nous nous sommes donné les moyens de migrer alors que toutes nos équipes étaient habituées aux bases Oracle, très résilientes et qui nous donnaient entière satisfaction sur le plan technique. Il a donc fallu répondre aux inquiétudes face au changement, via un programme de sensibilisation, d'accompagnement, de formation et d'outillage.
PublicitéCIO : Quelles sont les difficultés dans ce genre de programme ? Comment les avez-vous traitées ?
Alain Voiment : Le frein est plus psychologique que technique, d'autant que nous changions des produits qui, techniquement, fonctionnaient très bien.
Cependant, il peut aussi rencontrer des problématiques technologiques. Si, pour certaines applications, il n'y a pas de souci majeur, d'autres peuvent nécessiter de modifier le code en profondeur, changer les modalités des appels à la base de données. Ces changements peuvent parfois être conséquents et constituer un vrai frein à la migration : les procédures stockées ou la taille de certaines bases ont pu constituer de véritables défis.
Notre stratégie a donc été de migrer systématiquement lorsque c'était simple à réaliser. S'il s'agit de modifier le code en profondeur, nous ne le faisons qu'à l'occasion d'une refonte, d'une modernisation. Pour les nouveaux projets, nous optons pour PostGreSQL. Le potentiel de croissance PostGreSQL est cependant important car les refontes sont nombreuses.
Nous voulons donc rester pragmatiques, ne pas faire de l'open source pour le plaisir de faire de l'open source. Nous n'avons pas d'« objectif 100 % ».
Au fil du temps, les informaticiens acquièrent de l'expérience et nous avons créé une équipe de soutien transverse pour accompagner ces migrations et capitaliser sur les expériences entre les cas d'usage. Nous avons aussi développé en interne un outil que nous avons ouvert en open source : Code2PG. Celui-ci analyse le code et estime la difficulté de migration.
CIO : Quel bilan tirez-vous au bout de cinq ans ?
Alain Voiment : Très positif. Notre choix de l'open source a porté ses fruits. Aujourd'hui, l'open source est embarqué dès l'origine des projets, c'est devenu un réflexe. Et ce même si on ne retient finalement pas une technologie open source parce que ce n'est pas la meilleure solution.
Nous avons développé une vraie culture de collaboration entre les équipes IT, pour mutualiser les développements internes, désiloter, et adopter l'inner-sourcing [Recherche en premier lieu d'une solution interne existante lorsqu'un besoin surgit, NDLR].
Enfin, notre stratégie open source et son déploiement concret au sein du Groupe nous donnent une crédibilité accrue auprès de certains fournisseurs.
Article rédigé par

Bertrand Lemaire, Rédacteur en chef de CIO
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